Lors de la conférence que j’ai animée le 17 juin 2026 dans la salle d’honneur de la mairie du 6ᵉ arrondissement de Lyon, à l’invitation de l’association « Et 6 c’était vous ? », une personne du public m’a posé cette question :
« La justice peut-elle faire quelque chose pour réparer le trauma ? »
Cette question a résonné avec l’actualité, mais aussi avec l’engagement de cette association auprès des personnes victimes de comportements routiers dangereux et de leurs proches.
J’ai d’abord répondu que la justice pouvait contribuer à une forme de réparation en reconnaissant l’atteinte commise. Lorsqu’une personne a subi une agression, un harcèlement, des violences conjugales ou sexuelles, ou encore les conséquences d’un comportement routier dangereux, il n’y a pas seulement un événement douloureux. Il y a aussi, bien souvent, une action, une transgression, une imprudence ou une négligence dont quelqu’un doit répondre.
Cette dimension humaine et relationnelle peut prendre une place importante dans le vécu traumatique. L’événement n’a pas seulement bouleversé un corps et une existence : il a également pu ébranler la confiance dans les autres, dans les règles communes et dans la capacité de la société à protéger.
Mais que signifie alors « réparer » ?
Réparer un préjudice n’est pas effacer un trauma
Dans le domaine juridique, la réparation désigne notamment la reconnaissance et l’indemnisation des préjudices subis. Ceux-ci peuvent être corporels, psychologiques, matériels, professionnels ou moraux.
La justice peut qualifier les faits, déterminer les responsabilités et prononcer une sanction. Elle peut aussi accorder une indemnisation ou permettre à la victime de saisir certains dispositifs, comme la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions. Cette réparation est nécessaire. Elle signifie que le dommage ne doit pas être supporté uniquement par la personne qui l’a subi.
Cependant, une indemnisation, aussi légitime soit-elle, ne fait pas disparaître les cauchemars, les sursauts, les douleurs persistantes ou la peur de reprendre la route. Une condamnation ne suffit pas toujours à apaiser les symptômes du TSPT, particulièrement l’état d’alarme d’un corps qui a connu une menace pour sa vie.
La justice peut réparer un préjudice. Elle ne peut pas annuler l’événement ni garantir, à elle seule, la disparition de ses conséquences traumatiques.
La justice peut reconnaître l’atteinte
Après une violence, une partie de la souffrance peut venir du sentiment que ce qui s’est passé n’est pas reconnu, n’est pas entendu ou ne compte pas suffisamment.
La justice peut alors accomplir une fonction essentielle : nommer publiquement l’interdit.
Elle peut signifier que certains actes ou comportements ne sont ni normaux ni acceptables. Elle peut établir une distinction entre la personne qui a subi l’atteinte et celle qui en porte la responsabilité. Elle peut remettre du droit là où la violence a imposé la force, l’arbitraire ou la transgression.
Cette reconnaissance peut permettre à une personne de ne plus porter seule certaines questions :
Est-ce que ce que j’ai vécu est suffisamment grave ?
Est-ce que quelqu’un entend ce qui m’est arrivé ?
La société reconnaît-elle l’atteinte que j’ai subie ?
La réponse judiciaire peut ainsi restaurer des repères. Elle peut rendre à la victime une place dans la parole collective et participer au rétablissement de sa dignité.
Elle peut également protéger, sanctionner et prévenir la répétition. En établissant une responsabilité, elle rappelle que la charge de l’acte ne doit pas être déplacée sur la personne qui en a subi les conséquences.
Une procédure qui peut aussi éprouver
La procédure judiciaire n’est pourtant pas construite selon le rythme du système nerveux traumatisé. Elle répond aux exigences du droit : établir les faits, recueillir les preuves, entendre les différentes parties et respecter la présomption d’innocence.
Pour la personne victime, pour ses proches, ce parcours peut être long et incertain. Il peut être demandé de raconter plusieurs fois les faits, de répondre à des questions précises, de se soumettre à des expertises ou d’entendre une version différente de la sienne.
Le procès peut ainsi produire deux mouvements apparemment contradictoires : apporter de la reconnaissance et, dans le même temps, réactiver douloureusement les souvenirs. Des victimes peuvent éprouver un soulagement après avoir témoigné tout en traversant, avant ou après l’audience, des reviviscences, de l’angoisse ou une grande fatigue émotionnelle.
L’issue judiciaire peut également ne pas correspondre aux attentes : classement sans suite, non-lieu, relaxe, acquittement, responsabilités partagées ou indemnisation jugée insuffisante.
Il est alors essentiel de rappeler qu’une absence de condamnation n’établit pas l’absence de souffrance. Elle signifie que la justice n’a pas pu caractériser une infraction ou établir une responsabilité dans les conditions prévues par le droit.
La vérité judiciaire, la réalité clinique du trauma et l’expérience subjective de la personne ne se recouvrent pas toujours entièrement.
Le thérapeute intervient dans un autre espace
Le thérapeute spécialisé dans le psychotraumatisme ne mène pas une enquête. Il ne détermine pas la culpabilité et ne prononce pas de jugement.
Il accueille la manière dont l’événement continue de se manifester dans la vie présente de la personne.
Le trauma peut rester inscrit dans le corps sous diverses formes : tensions, troubles du sommeil, sursauts, douleurs, agitation ou épuisement. Il peut aussi conduire à éviter certains lieux, certaines activités ou certaines relations. Parfois, la personne ne se sent plus vraiment en sécurité, même lorsque le danger n’est plus là. S’il y a eu une atteinte interpersonnelle – une agression – l’image de soi peut aussi avoir été impactée.
Le travail thérapeutique peut alors l’aider à :
- retrouver des expériences suffisantes de sécurité ;
- comprendre ses réactions de protection ;
- réguler progressivement ce qui la déborde ;
- remettre du mouvement là où quelque chose s’est figé ;
- retrouver du lien là où elle s’est isolée ;
- restaurer une capacité de choisir et d’agir ;
- approcher les souvenirs traumatiques lorsqu’elle s’y sent prête ;
- reconstruire une vie qui ne soit plus entièrement organisée autour de l’événement.
La reconnaissance thérapeutique ne consiste pas à affirmer juridiquement la réalité des faits. Elle signifie plutôt :
« Je reconnais votre souffrance. Je reconnais les conséquences que cette expérience produit dans votre corps, vos émotions et votre vie. »
Cette distinction protège à la fois la personne accompagnée, le thérapeute et la procédure judiciaire.
Se préparer aux étapes judiciaires
Le suivi thérapeutique peut aider une personne à traverser une procédure judiciaire avec davantage d’appuis.
Avant une audition, une expertise ou un procès, il est possible de travailler sur :
- l’identification des situations susceptibles de réactiver l’alarme ;
- les moyens de revenir au présent ;
- la respiration, l’ancrage et la régulation corporelle ;
- la possibilité de demander une pause ;
- la préparation d’un environnement soutenant ;
- l’organisation de l’après-audience ;
- l’identification des proches ou des professionnels à solliciter.
Il ne s’agit pas de préparer le contenu du témoignage ni d’influencer le récit. Il s’agit d’aider la personne à rester suffisamment présente et à prendre soin d’elle dans une situation potentiellement éprouvante.
Les associations d’aide aux victimes jouent ici un rôle particulièrement précieux. Elles peuvent informer, orienter et accompagner les démarches juridiques ou administratives, réduisant ainsi le sentiment d’isolement et l’incertitude. Toute personne s’estimant victime d’une infraction peut notamment solliciter une association d’aide aux victimes.
Deux temporalités qui ne se confondent pas
Le temps judiciaire et le temps thérapeutique sont différents.
La justice suit le rythme des enquêtes, des audiences et des recours. La thérapie suit celui de la personne, de ses ressources, de ses limites et de sa disponibilité intérieure.
Une décision judiciaire peut arriver avant que la personne ne se sente prête à aborder ses souvenirs. Inversement, un travail thérapeutique peut commencer et produire des effets alors que la procédure est encore en cours, ou même lorsqu’aucune procédure n’a été engagée.
La reconstruction ne doit donc pas être entièrement suspendue à la décision du tribunal. Il est possible de commencer à retrouver des appuis, de la sécurité et du mouvement sans renoncer pour autant à la recherche de justice.
Ce que chacune peut rendre à la personne
Alors, la justice peut-elle réparer le trauma ?
Elle ne peut ni effacer l’événement ni faire disparaître automatiquement les traces qu’il a laissées. Mais elle peut accomplir quelque chose d’essentiel : reconnaître l’atteinte, établir les responsabilités, restaurer des repères et signifier que la victime n’a pas à porter seule les conséquences de ce qui s’est produit.
La thérapie ne vise pas davantage à effacer les traces du trauma. Elle accompagne ce qui demeure inscrit dans le corps, les émotions, les relations et la perception du monde. Elle aide progressivement la personne à retrouver davantage de sécurité, de liberté de choix et une vie qui ne soit plus entièrement gouvernée par l’événement. Le travail thérapeutique peut ainsi permettre que l’expérience traumatique, encore vécue comme une menace présente, trouve progressivement sa place dans l’histoire de la personne et devienne un souvenir intégré, appartenant au passé.
La justice peut participer à la réparation. La thérapie peut soutenir la reconstruction.
L’une remet du droit là où il y a eu transgression. L’autre remet peu à peu du mouvement là où le trauma a figé.
Toutes deux peuvent ainsi contribuer à rendre à la personne ce que la violence avait menacé : sa dignité, sa parole et sa place de sujet.


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