Comprendre la clinique du trauma et la place de l’EFT, de la sophrologie, de l’EMDR et de l’hypnose dans des approches intégratives au service de la sécurité, de l’ancrage et du pouvoir d’agir.
Depuis plusieurs années, cette formule a largement guidé mes réflexions sur le trauma : “le corps garde la trace”. Et je ne suis pas le seul dans ce cas…
Elle a le mérite de rappeler une réalité clinique essentielle : le traumatisme ne se manifeste pas seulement dans les pensées ou dans les souvenirs, mais aussi dans le souffle, le tonus, le sommeil, l’attention, l’alerte, l’évitement, la douleur, la sidération ou l’agitation. (1)
Un article récent a toutefois relancé le débat. Publié en 2026 dans Frontiers in Systems Neuroscience, il propose une autre lecture : le trauma ne serait pas à comprendre comme quelque chose de “stocké” dans les tissus, mais comme un fonctionnement devenu rigide, dans lequel le système anticipe le danger, détecte ensuite des signaux corporels d’alerte, puis les interprète comme confirmation de ce danger. L’article est intéressant, mais il faut rappeler qu’il s’agit d’un article d’opinion, et non d’une étude expérimentale venant trancher définitivement la question. (1)
En pratique, cela ne change pas l’essentiel : le corps reste une porte d’entrée clinique majeure, non parce qu’il contiendrait littéralement un “stock” de trauma, mais parce qu’il exprime, ici et maintenant, la manière dont le système nerveux se protège, s’organise, se fige ou s’emballe. (1)
Une clinique du trauma centrée sur la sécurité
Dans l’accompagnement d’une personne traumatisée qui oriente ma pratique, la première étape consiste souvent à restaurer suffisamment de sécurité pour que la personne puisse revenir vers son expérience sans être à nouveau débordée. Les recommandations internationales sur le TSPT insistent d’ailleurs sur la valeur des approches psychothérapeutiques structurées, et sur la nécessité d’un soin ajusté, progressif, coordonné et attentif aux besoins complexes. (2)
Cette clinique de la sécurité s’appuie notamment sur plusieurs axes.
1. La stabilisation
Stabiliser, ce n’est pas “éviter le fond du problème”.
C’est aider la personne à retrouver assez de continuité intérieure pour ne pas être submergée par ses sensations, ses images, ses émotions ou ses impulsions.
La stabilisation permet de diminuer le sentiment d’imprévisibilité interne. Elle vise à créer des appuis : rythme respiratoire, repères spatiaux, routines simples, capacité à interrompre une montée d’activation, recours à une image ressource, à un geste ressource, ou à une attention orientée vers le présent. Cette logique est cohérente avec les approches phasées du traitement du trauma, particulièrement utiles lorsque l’histoire est complexe, répétée ou accompagnée de dissociation, de forte hypervigilance ou d’instabilité émotionnelle. (3)
2. L’ancrage
L’ancrage permet à la personne de retrouver un ici et maintenant.
Il ne s’agit pas de nier ce qui a été vécu, mais de redonner au système des informations de présent : le contact des pieds au sol, la température de l’air, les appuis du dos, la qualité du souffle, la perception visuelle de l’environnement.
Quand le trauma envahit, l’expérience du présent se rétrécit. L’ancrage aide à réouvrir ce champ. Il soutient l’orientation, la temporalité, le sentiment d’être là, vivant, localisé dans un espace qui n’est pas celui de l’événement passé.
3. Le repérage des états
Beaucoup de personnes traumatisées ne disent pas d’abord : “je suis en hyperactivation” ou “je suis en sidération”.
Elles disent plutôt : “je ne me reconnais plus”, “je pars trop vite”, “je me coupe”, “je ne sens plus rien”, “je sursaute pour tout”, “je m’effondre d’un coup”.
Repérer les états, c’est aider à nommer et différencier les modes de fonctionnement : tension, agitation, figement, confusion, engourdissement, évitement, larmes, colère, honte, alerte, apaisement relatif. Ce repérage est déjà thérapeutique, car il transforme une expérience globale et menaçante en phénomènes observables, fluctuants, accompagnables.
4. La tolérance aux sensations
Le trauma altère souvent la relation aux sensations corporelles.
Certaines deviennent trop intenses. D’autres sont coupées. D’autres encore sont immédiatement associées à la peur : cœur qui accélère, gorge serrée, ventre noué, chaleur, tremblements, oppression, vide.
Développer la tolérance aux sensations veut dire aider la personne à approcher progressivement ce qui se passe dans son corps, à petites doses, avec assez de sécurité pour découvrir que certaines sensations peuvent être traversées sans catastrophe. Cette progression mesurée va dans le sens des modèles contemporains du trauma : une modification graduelle des attentes de danger et une réouverture de la flexibilité du système. (1)
5. La restauration du sentiment d’agence
Le traumatisme atteint souvent la capacité à se sentir sujet de son expérience.
La personne peut se vivre comme envahie, passive, dépossédée (voire possédée dans certaines cultures !), sans prise sur ce qui lui arrive intérieurement.
Restaurer l’agentivité – le pouvoir d’agir, c’est permettre de retrouver des choix, même modestes : ouvrir ou fermer les yeux, ralentir, nommer ce qui monte, s’arrêter, orienter son attention, doser l’exposition, sentir ce qui aide, mettre une limite, choisir ce qui est possible aujourd’hui.
Ces micro-choix ont une portée majeure : ils redonnent au système une expérience concrète de maîtrise ajustée.
6. La réduction de l’évitement physiologique
L’évitement ne concerne pas seulement les lieux, les souvenirs ou les conversations.
Il concerne aussi les états corporels. Certaines personnes évitent de respirer profondément, de se poser, de sentir leur poitrine, de fermer les yeux, de ralentir, de dormir, d’être touchées, de se relâcher, parce que ces états sont devenus associés à un danger ou à une perte de contrôle.
La clinique du trauma consiste alors à réduire progressivement cet évitement physiologique, sans brutalité. Non pas imposer une détente, mais redonner accès à des marges de sécurité dans le corps.
Quelle place pour l’EFT, la sophrologie, l’EMDR et l’hypnose ?
Toutes ces approches peuvent contribuer à cette clinique, mais pas au même titre, ni avec le même niveau de validation scientifique pour le TSPT.
L’EMDR
L’EMDR fait partie des psychothérapies les mieux soutenues dans les recommandations internationales pour le TSPT, aux côtés d’autres thérapies centrées trauma comme la CPT ou les TCC centrées trauma ou l’exposition prolongée. Les lignes directrices VA/DoD 2023 la recommandent explicitement, et l’OMS ainsi que le NICE l’intègrent également dans les traitements reconnus du trouble de stress post-traumatique. (istss.org)
Cliniquement, l’EMDR contribue à plusieurs niveaux :
- elle soutient la stabilisation en phase préparatoire ;
- elle favorise le repérage des états et des activations ;
- elle aide à développer une tolérance progressive aux souvenirs, aux images et aux sensations ;
- elle soutient la restauration du pouvoir d’agir, notamment lorsque la personne peut observer, doser, interrompre, reprendre ;
- elle permet un retraitement des souvenirs traumatiques lorsque les conditions de sécurité sont suffisantes.
L’EMDR n’est donc pas seulement une technique de désensibilisation : bien conduite, elle s’inscrit dans une clinique du rythme, du dosage et de la fenêtre de tolérance.
L’EFT
L’EFT dispose d’un corpus de recherches en croissance, avec des essais contrôlés et des méta-analyses suggérant un effet sur les symptômes de TSPT, d’anxiété et de dépression. Cela dit, l’EFT n’occupe pas aujourd’hui la même place que l’EMDR dans les grandes recommandations de première ligne pour le TSPT. Elle peut donc être présentée comme une approche prometteuse et utile cliniquement, sans la surévaluer. (4)
Dans la pratique, l’EFT peut être particulièrement intéressante pour :
- soutenir la stabilisation par une séquence simple et contenante ;
- aider la personne à nommer ce qu’elle ressent sans être immédiatement submergée ;
- augmenter la tolérance aux sensations en restant en lien avec le corps par le tapping ;
- renforcer le sentiment de pouvoir agir, parce que la personne peut souvent se réapproprier l’outil et l’utiliser entre les séances ;
- diminuer l’évitement physiologique, en approchant progressivement certaines activations avec un cadre très concret.
L’un de ses intérêts cliniques est sa simplicité apparente : elle peut offrir un premier accès à l’expérience émotionnelle et corporelle chez des personnes qui se sentent vite débordées par des approches plus directement confrontantes.
La sophrologie
La sophrologie n’apparaît pas aujourd’hui comme traitement de première ligne du TSPT dans les grandes recommandations internationales. Les données disponibles concernent davantage le stress, le bien-être, certains troubles fonctionnels ou des contextes de santé plus larges, et la littérature spécifique au psychotraumatisme reste limitée. Il me semble juste de la présenter comme outil de régulation, de présence corporelle et d’ancrage, plutôt que traitement validé à elle seule pour le TSPT. (5)
Dans une clinique du trauma, la sophrologie peut contribuer de façon précieuse à :
- l’ancrage dans le présent ;
- le repérage des états internes ;
- l’apprentissage d’une intéroception douce, non intrusive ;
- la tolérance progressive à certaines sensations ;
- la réduction de l’hyperactivation ou, à l’inverse, de certaines formes de désengagement ;
- la restauration d’un rapport habitable au corps.
Elle est particulièrement pertinente lorsqu’elle reste sobre, progressive, non performative, et attentive au fait que certaines invitations corporelles ou respiratoires peuvent être trop activantes pour des personnes très traumatisées.
L’hypnose
L’hypnose ne figure pas, à ce jour, parmi les traitements de première ligne les plus recommandés pour le TSPT dans les grandes guidelines de référence. En revanche, la littérature récente suggère qu’elle peut avoir une utilité comme approche complémentaire, notamment sur la régulation, l’anxiété, certaines manifestations somatiques et, dans certaines études, les symptômes traumatiques. Le niveau de preuve reste plus limité et plus hétérogène que pour l’EMDR. (6)
Cliniquement, l’hypnose peut être utile pour :
- soutenir la stabilisation ;
- renforcer les ressources internes ;
- créer des expériences correctrices de sécurité, de distance ou de maîtrise ;
- travailler le sentiment de pouvoir agir par des métaphores de choix, de protection, de mouvement et de transformation ;
- réduire l’évitement physiologique, lorsque le corps redevient un lieu d’expérience modulable plutôt qu’un lieu de menace.
Elle demande cependant une grande finesse clinique en psychotrauma : certaines inductions trop rapides, trop dissociantes ou trop descendantes dans le corps peuvent être mal tolérées. L’hypnose est alors d’autant plus pertinente qu’elle reste orientée vers la sécurité, le consentement, l’ajustement et la progressivité.
Ce que cela change dans ma manière d’accompagner
Le débat actuel est utile s’il nous aide à sortir des oppositions simplistes.
Non, le trauma n’est pas réductible à une “blessure psychique” purement narrative.
Non, il n’est pas non plus nécessaire de penser que le corps “stocke” littéralement un contenu qu’il faudrait absolument décharger.
Ce que l’on observe surtout, c’est un système devenu prudent à l’excès, parfois figé, parfois débordé, parfois coupé de lui-même.
Accompagner une personne traumatisée, c’est alors l’aider à retrouver peu à peu :
- des appuis ;
- des repères ;
- une capacité à sentir sans s’effondrer ;
- une marge de choix ;
- une relation moins menaçante à ses propres états internes ;
- une possibilité de revenir au présent.
Dans cette perspective, les outils que j’utilise en séance peuvent contribuer, chacune à leur place, à une clinique intégrative du trauma, à condition d’être utilisées avec discernement, sans promesse excessive, et dans le respect du rythme de la personne. L’EMDR a aujourd’hui une reconnaissance plus forte comme traitement validé du TSPT. L’EFT, la sophrologie et l’hypnose peuvent, selon les situations, jouer un rôle précieux de soutien, de stabilisation, d’ancrage et de réouverture du sentiment d’action. (2)
En conclusion
La question qui anime ma pratique reste d’actualité : comment aider une personne à retrouver un corps vivable, un présent habitable et une capacité à ne plus être gouvernée par l’alerte ?
C’est là que la clinique du trauma devient profondément concrète.
Avant les grandes explications, il y a souvent cela :
retrouver un peu de sol, un peu de souffle, un peu de choix, un peu de sécurité.
Et parfois, c’est déjà immense !
Bibliographie :
3- chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://cn2r.fr/wp-content/uploads/2025/06/Traitement_TSPT_Anglais.pdf?utm_source=chatgpt.com
4- https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40301160/
5- https://www.mdpi.com/1660-4601/20/2/1185
6- https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0013700626000199?via%3Dihub


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